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jeudi 15 août 2013

L’EXÉCUTION DE PIERRE LAPORTE



L’EXÉCUTION DE PIERRE LAPORTE
Les dessous de l’« Opération Essai » [1]
Pierre Vallières


Chapitre 1
Première partie
« Une semaine après les élections du 29 avril 1970, soit le 7 mai, le cabinet fédéral forma un comité spécial ayant pour tâche d'évaluer dans quelles circonstances un électrochoc pourrait être appliqué aux Québécois. Infiltré depuis un certain temps, le F.L.Q. servirait de détonateur. La bombe, cette fois, serait la promulgation en pleine nuit de la Loi des mesures de guerre. On verrait bien alors si les Québécois étaient prêts à « faire la guerre », s'il le fallait, pour conquérir leur indépendance, ou s'ils vomiraient plutôt le séparatisme sous l'effet du choc subi. »

Les préparatifs de la crise d'octobre

Comme l'affirmait le professeur Maxwell Cohen le 16 octobre 1970, le Québec était devenu depuis dix ans un « immense laboratoire de mutations sociales ». Croyant, comme plusieurs citoyens, en la possibilité d'un renversement imminent du système établi, le professeur Cohen allait même, ce jour-là, jusqu'à comparer les événements en cours depuis l'enlèvement du diplomate James Cross (le 5 octobre) à une tentative réelle et délibérée de « restructuration révolutionnaire de la société » par le F.L.Q. [[2]].
Ce que le professeur Cohen ignorait, c'est que cette "crise", qui venait d'atteindre son paroxysme avec la proclamation de la Loi des mesures de guerre par le gouvernement Trudeau, avait été soigneusement planifiée à l'avance par le Strategic Operations Center d'Ottawa.

L'arme de l'électrochoc

Non seulement les autorités fédérales étaient-elles résolues en 1970 à donner une leçon radicale, "une bonne claque", aux indépendantistes québécois, mais elles voulaient en même temps, par une espèce d'électrocution sociale, obliger toutes les forces en présence au Québec à révéler sans équivoque et une fois pour toutes leurs véritables tendances à long terme.
En effet, les mandarins fédéraux estimaient extrêmement dangereuses pour la stabilité future du système l'absence d'affrontements clairs et la permanence des flottements idéologiques qu'entretenait depuis le gouvernement Lesage la valse-hésitation entre "fédéralistes à demi" et "séparatistes à demi". Au Canada anglais, les oscillations continuelles entre autonomisme, séparatisme et fédéralisme "renouvelé" ne permettaient jamais d'obtenir une réponse définitive à l'éternelle question : Que veulent au juste les Québécois? Vers quel régime sont-ils en train de se diriger ?
Or, la précision que l'on peut attendre d'une réponse collective de cette nature dépend de l'intensité avec laquelle elle est formulée par la population. En d'autres termes, une réponse précise à la question posée exige un choc intense et collectif. Ce choc, quel qu'il soit, doit être assez fort pour produire une réponse globale dans le plus court laps de temps possible. Et plus cette réponse sera intense, donc précise, moins elle donnera prise à de fausses interprétations de la situation politique et sociale à court et à long terme, et moins elle sera susceptible d'engendrer des malentendus et des surprises « historiques ».
La crise d'octobre et l'imposition des Mesures de guerre, voilà le choc imaginé en 1970 par les stratèges fédéraux... qui voyaient loin.
Bien avant la création du Parti québécois, en 1964, Pierre Trudeau assimilait déjà le mouvement indépendantiste québécois à une conspiration dangereuse dont l'unique objet était de saper les fondements de la démocratie et de la liberté, indissociables dans son esprit de "l'unité canadienne". Trudeau était de plus fortement inquiet de l'autonomisme affiché par le gouvernement Lesage et qui, selon lui, stimulait la subversion séparatiste. Arrivé à Ottawa, il a tôt fait de privilégier l'affrontement et la provocation (comme à la Saint-Jean de 1968) pour clarifier la situation. Mais, jusqu'à l'arrivée de Robert Bourassa à la direction du Parti libéral du Québec, personne au Québec ne semblait disposé à collaborer vraiment à sa stratégie.
Lors du scrutin d'avril 1970, les indépendantistes « groupusculaires » firent une percée imprévue en obtenant un quart du vote populaire. A Ottawa, les cerveaux se mirent aussitôt en branle. Il fallait à tout prix savoir rapidement si cette montée indépendantiste constituait un simple accident politique ou si, au contraire, elle exprimait une tendance irréversible. (Les États-Unis et l'O.T.A.N. étaient aussi désireux qu'Ottawa de connaître la réponse.)
Interroger les Québécois à ce sujet par les moyens traditionnels (comme les sondages) entraînerait une perte de temps inutile, car, depuis l'émergence de l'idée d'indépendance au Québec, il ne manquait pas de « fédéralistes » pour avouer leur intérêt pour les thèses séparatistes et le nationalisme contaminait tout le monde, se promenant de la souveraineté-association au réaménagement des compétences constitutionnelles, en passant par la révolution socialiste et la thèse des États associés, etc. Aux yeux effarés de Trudeau et de son équipe, les Québécois semblaient tous plus ou moins complices de la subversion, c'est-à-dire de cette volonté diabolique de ne plus se soumettre ni s'adapter au cadre rigide et centralisateur de "l'unité canadienne". L'érosion collective du sentiment d'appartenance au Canada "indivisible" tirait le Québec non seulement en dehors du cadre constitutionnel mais aussi en dehors de la démocratie!
Une semaine après les élections du 29 avril 1970, soit le 7 mai, le cabinet fédéral forma un comité spécial ayant pour tâche d'évaluer dans quelles circonstances un électrochoc pourrait être appliqué aux Québécois. Infiltré depuis un certain temps, le F.L.Q. servirait de détonateur. La bombe, cette fois, serait la promulgation en pleine nuit de la Loi des mesures de guerre. On verrait bien alors si les Québécois étaient prêts à « faire la guerre », s'il le fallait, pour conquérir leur indépendance, ou s'ils vomiraient plutôt le séparatisme sous l'effet du choc subi.
Les média, quant à eux, serviraient à « brancher » l'ensemble de la population et à provoquer, au moment voulu, l'instantanéité dans le choc. Ainsi donc, sous le couvert d'une lutte à finir entre le F.L.Q. et « les autorités en place », la crise d'octobre serait pour Ottawa l'occasion d'opérer un vaste référendum électronique et de mesurer la force réelle du sentiment indépendantiste dans la population.
McLuhan a qualifié la crise d'octobre de « première révolution électronique de l'histoire ». Son affirmation est juste si l'on entend par là que, pour la première fois, un gouvernement occidental utilisa l'électronique comme moyen privilégié d'affirmer sa force et d'éprouver celle de ses adversaires.
Le Comité du 7 mai 1970 n'était pas sans savoir que les péripéties de la crise seraient, de minute en minute, diffusées et dramatisées par les média et que cette retransmission instantanée des événements et des rumeurs créerait rapidement le climat de tension requis pour mener le plus loin possible "l'escalade organisée" de 1'électrocution collective. Bien sûr, il y aurait des distorsions de toutes sortes, car une société est un organisme vivant très complexe et, partant, vulnérable à ce type d'agression. Mais le jeu en valait la chandelle pour le gouvernement Trudeau. D'ailleurs, la surprise totale que provoquerait cet électrochoc empêcherait les adversaires de réagir efficacement et permettrait au gouvernement d'amplifier ou d'atténuer, en fonction de ses calculs, les effets cumulatifs de la crise. (Voir appendice l, p. 177 et suivantes.)
La mise en application de cette opération inédite en Occident fut confiée au Centre des opérations stratégiques (le S.O.C.) qui avait ses quartiers généraux sur la rue Sparks à Ottawa. Le S.O.C. était formé, entre autres, de Jim Davey, Arnold Masters, Robin Bourne, Fernand Cadieux, Jean-Pierre Mongeau, Jean-Pierre Goyer, et des représentants de l'armée et de la G.R.C. Il relevait directement de Pierre Trudeau et de Marc Lalonde. L'existence du S.O.C. ne fut révélée que cinq ans plus tard dans une émission du réseau C.B.C. sur la crise d'octobre.
Le S.O.C. avait, depuis plusieurs mois, un portrait détaillé des felquistes qui formeraient plus tard les cellules Libération et Chénier. Il connaissait leurs projets. Il les laissa s'organiser. Parallèlement se déroulaient au collège militaire de Kingston des "war games" destinées aux officiers supérieurs de l'armée et à des représentants de l'escouade combinée anti-terroriste (C.A.T.). Le moment venu, il ne resterait plus qu'à mobiliser solidement l'attention générale sur les "exploits du F .L.Q.", puis, cela fait, à transformer cette attention soutenue en une tension de plus en plus vive qui, de l'enlèvement d'un « Anglais » à l'assassinat d'un "Canadien français", de la démagogie verbale à l'occupation militaire, obligerait chaque Québécois à prendre position pour ou contre cette "conspiration subversive que constitue le séparatisme du P.Q. au F.L.Q.", pour ou contre le danger mortel du nationalisme qui menace l'existence de "l'État même du Québec" (Jean Marchand, 16 octobre 1970).

Les aveux candides de Gérard Pelletier

Bien candidement, l'ex-ministre Gérard Pelletier avouait dans son ouvrage sur la crise d'octobre : "Le rôle d'un gouvernement, c'est sans doute d'administrer les intérêts et de promouvoir les valeurs de la collectivité. Et c'est bien plus encore. Tout gouvernement a la mission d'accoucher la société de son avenir, de prévoir et de provoquer les changements qui s'imposent..." [[3]]
Et Pelletier d'ajouter plus loin: "Il y a en effet quelque chose de mathématique dans le déroulement d'une crise de cette nature" [[4]]. Puis, parlant de la répression de 1970, exercée au nom de la défense d'un pouvoir établi qui, en fait, n'était nullement menacé, l'ex-journaliste de l'équipe Trudeau écrivait savamment: "Le véritable défi à cet égard, c'est de ne pas dévier de la trajectoire initiale, de ne pas faire servir la répression à d'autres fins que celles, précises et circonstancielles, pour lesquelles elle a été déclenchée." [[5]] "Le pouvoir garde le choix de puiser plus ou moins dans cet arsenal, et d'utiliser plus ou moins longtemps les instruments qui s'y trouvent." [[6]] Les techniques ~~varient (...) dans leur intensité et dans leur durée" [[7]], mais elles doivent demeurer toujours tangentes au cercle (délimité préalablement) du champ de contrôle.
Bref, à condition de ne pas perdre le contrôle de la machine, "une crise de cette nature" peut être réglée de manière mathématique en vue "d'accoucher la société de son avenir", c'est-à-dire de cet avenir que le pouvoir a défini pour elle.
Pelletier, dans le même ouvrage, n'hésitait pas à qualifier l'action du gouvernement Trudeau en 1970 de "logique implacable" [[8]], à l'intérieur de laquelle "les rôles (étaient) distribués à l'avance" [[9]]. Pareil "déterminisme politique", bien sûr, « engendre fatalement un certain nombre d'injustices » et ~~on peut même ajouter sans grand risque d'erreur que (...) les premières victimes de ces injustices se recruteront principalement dans les milieux d'opposition". [[10]] Pas bête, ce Pelletier!
De toute évidence, le livre « justificatif » de Gérard Pelletier sur la crise d'octobre a directement été inspiré par les mandarins du Strategic Operations Center. (Voir "Le danger péquiste", pp. 146-148).
Le génie de Trudeau et de son équipe, durant et après les événements de 1970, a été de mettre au compte du F.L.Q. (de dix individus au total) le piège qu'ils avaient eux-mêmes tendu aux Québécois, de prêter aux « extrémistes » les agissements mêmes du pouvoir.
N'empêche que le « référendum électronique » d'octobre 1970 (bien différent de celui qu'envisage d'organiser le Parti québécois!) a constitué l'une des pires agressions qu'ait eu à subir le Québec dans toute son histoire.
Cet électrochoc unique dans les annales politiques contemporaines, il y avait déjà plusieurs années que l'armée et la police en plus des autorités politiques, s'y préparaient.

Les préparatifs de l'armée

Comme il se doit, les idées directrices du coup de force de 1970 venaient des États-Unis, nos puissants et uniques voisins qui, par le biais des traités de l'O.T.A.N. et de N.O.R.A.D., exercent, entre autres, depuis trente ans, une véritable tutelle sur l'armée canadienne et sur ses dispositifs d'intervention à l'intérieur comme à l'extérieur.
En fonction de la réalisation de leur objectif principal qui est « la rationalisation continentale" des activités économiques, politiques et militaires, les Américains ont depuis longtemps saisi les avantages énormes qu'ils pouvaient retirer d'un contrôle électronique des « choix » humains. Ils furent les premiers, à la fin des années 40, à entrevoir l'impact social des dernières découvertes en informatique, découvertes qui, en permettant désormais de mesurer quantitativement l'information et, par conséquent, de la contrôler scientifiquement, rendaient possible l'utilisation politique "rationnelle" ("fonctionnelle" dans le jargon de Trudeau, ancien élève de l'université Harvard), planifiée à long terme et monopolistique, des média et des télécommunications.
Désormais, l'intégration des individus et des collectivités à un système politique « démocratique », tout en continuant de s'appuyer sur les moyens conventionnels (polices, tribunaux, machines électorales, etc.), pourrait être facilitée par une « fusion » idéologique planifiée et accélérée des cerveaux humains, des télécommunications et des ordinateurs.
L'impérialisme s'est donc empressé de récupérer des mains des chercheurs les techniques scientifiques qui permettent de contrôler les sources d'information et les canaux de diffusion, afin de s'assurer que toutes les "données" d'une question sociale ou politique soient acheminées sans interférence aux centres de décisions du pouvoir pour en ressortir ensuite "librement" sous forme de programmes, de propagande et d'impulsions. Cette opération, que le pouvoir monopolistique tend à rendre permanente, n'a qu'un but : maintenir le troupeau dans une servitude volontaire et cultiver une complicité collective, morale et mentale, avec l'ordre établi.
Bref, le pouvoir monopolistique ne vise à rien de moins qu'à l'établissement sur le continent d'un "système social à commande directe" qui pourra expulser une fois pour toutes de la société " fonctionnelle" tout risque de révolution populaire ou de changements culturels anarchistes". C'est le cas de dire que, pour le pouvoir fonctionnel", là où commence l'homme libre, la sécurité de l'État se trouve menacée.
La modernisation de l'appareil répressif passe donc aujourd'hui par la maîtrise aussi complète que possible de la machine informatique et par la centralisation, au sein d'un organisme unique de coordination, de tous les groupes voués au "maintien de l'ordre". Au Canada, cet organisme de coordination est le Centre national de planification des mesures d'urgence (C.N.P.M.U.) qui, avec le S.O.C., a pour fonction, au moyen d'une "planification créatrice" fondée sur "les systèmes informatiques", de "réduire au minimum le nombre de crises imprévisibles" (Groupe d'étude du temps de crise sur le renforcement du dispositif d'intervention au sein de l'administration fédérale, Ottawa, 15 octobre 1972) et, à l'occasion, de fabriquer de toutes pièces un état de crise susceptible de justifier dans l'opinion publique l'expérimentation du dispositif global d'intervention (c'est-à-dire de répression) en temps de paix.
La crise d'octobre, comme on le verra un peu plus loin, fut pour l'armée une "expérience" à laquelle elle donna le nom d'Opération Essai. Cette opération fut politiquement une tentative d'éliminer l'aléatoire, l'imprévu, que représentait (que représente encore) pour l'avenir du "Canada indivisible" la contestation indépendantiste québécoise. En même temps, l'équipe Trudeau visait à"accoucher" la société québécoise de "son avenir" canadien, comme dirait Gérard Pelletier, un avenir où les rôles "sont distribués à l'avance" par la Constitution et où les comportements sociaux et politiques doivent demeurer fonctionnels, c'est-à-dire « réglés de manière mathématique ».
Ce fonctionnalisme, sans le soutien logistique de l'armée, ne serait qu'un idéalisme nourri de fascisme vulgaire.
Mais l'armée n'est que trop heureuse de coopérer avec une politique qui vise à réaliser la fonctionnalisation des choix humains et à abolir la contestation du système qu'elle a justement pour tâche de maintenir inchangé. D'autant plus que l'armée, en Amérique du Nord, s'est vu confier la mission de combattre les ennemis de l'intérieur avec la même efficacité que ceux de l'extérieur.
Ainsi, aux États-Unis et au Canada, l'armée s'est mise à concevoir dans les années 60 des scénarios fictifs d'insurrections, de troubles civils, etc. Scénarios qu'il fallut mettre à l'épreuve, comme à l'université de Kent [[11]], pour, si nécessaire, corriger les faiblesses de la force de frappe « at home ». Aux États-Unis, l'ensemble de ces opérations expérimentales reçut le nom de "Garden Plot" [[12]].
Au Canada, en 1970, ce fut l'Opération Essai qui, par une provocation planifiée, visa un triple objectif: roder l'appareil répressif à l'échelle du pays, centraliser toutes les données disponibles sur la subversion (et plus particulièrement celles concernant "la subversion séparatiste"), et renforcer l'unité canadienne par la désorganisation et la dislocation aussi complètes que possible des organismes qui encadraient le nationalisme québécois. Ce troisième objectif ne fut atteint qu'à moitié à cause d'un début de mutinerie dans les rangs francophones de l'armée, ce qui provoqua une véritable purge en 1971. Plusieurs des militaires "séparatistes" furent ainsi éliminés de l'armée canadienne, sous divers prétextes (état de santé, etc.).
(Le plan original de l'Opération Essai prévoyait de "foncer dans le tas" et d'incarcérer les dirigeants du Parti québécois, des centrales syndicales et d'organismes sociaux, jugés "irresponsables" : tous ceux-là en somme qui, comme l'écrivait Gérard Pelletier dans La Crise d'octobre (p. 179), manifestaient, par leur opposition à l'action du pouvoir central, une "complaisance", une "sympathie inavouée pour les valeurs ou les moyens" de la subversion felquiste.)
C'est en 1960 qu'il faut chercher les origines de l'Opération Essai. Cette année-là, l'armée élabora un premier plan d'action visant à contrer d’éventuelles "insurrections" dans la « Belle Province » [[13]]. L'élaboration de ce plan fut confiée à la Section de planification des opérations de l'armée pour le Québec (The Planning and Operations Section of the Quebec Command). La prise du pouvoir à Québec par l'équipe réformiste de Jean Lesage venait de mettre abruptement fin à plus de vingt ans de stabilité politique et sociale dans la province.
Le « tournant historique » de la révolution tranquille, selon l'armée, comportait des risques de « troubles civils ». Bien sûr, il n'était pas encore question de faire subir à la population du Québec, le type d'électrocution collective que nous connaîtrons en 1970. Mais il fallait se préparer à toutes les éventualités.
Pour se faire la main, un bataillon de 1 000 soldats fut envoyé en 1961 au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul où une émeute avait éclaté. Puis, à partir de 1963, l'armée établit une liaison avec les services policiers du Québec et leurs escouades antisubversives, par suite de l'entrée en scène du Front de libération du Québec. Le Plan Revolt, conçu par le Pentagone en 1962 pour étudier les mutations sociales qui s'opéraient au Québec, prévoyait d'ailleurs cette liaison. (Le Revolt Project a été révélé en février 1966 par les journaux de Toronto.) Depuis longtemps déjà, les services de renseignements de l'armée collaboraient étroitement avec ceux de la G.R.C. À partir de 1963, mais surtout dans les années 1964-1965, cette collaboration s'étendit à la Sûreté du Québec (chapeautée par d'anciens officiers de la G.R.C.) et à l'escouade anti-terroriste de la police de Montréal. Les liens entre militaires et policiers devinrent rapidement institutionnels et opérationnels, suivant le modèle adopté aux États-Unis en prévision de la répression des « émeutes raciales ».
Dès 1965, non seulement l'armée canadienne savait-elle avec précision comment le F.L.Q. opérait, mais également qui étaient les felquistes [[14]].
En 1966, un changement majeur intervint au sein des forces armées: Ics trois armes furent regroupées et l'on créa un nouveau Commandement mobile à qui fut confiée la responsabilité de toutes les opérations futures en territoire canadien et, plus spécifiquement, des opérations visant à la répression d'éventuelles insurrections en territoire québécois. Le quartier général du Commandement mobile fut donc établi au Québec, sur le territoire fédéral de la base militaire de Saint-Hubert.
(Cette année-là, les indépendantistes québécois présentèrent pour la première fois des candidats aux élections provinciales. Les libéraux furent défaits et le nouveau premier ministre du Québec, Daniel Johnson, réclama du pouvoir central "l'égalité ou l'indépendance". Lester B. Pearson confia à Pierre Trudeau le dossier constitutionnel. Deux ans plus tard, le Parti québécois opérerait le regroupement des forces indépendantistes.)
À partir de 1966, l'ensemble des plans militaires opérationnels furent divisés en deux grandes catégories, après avoir été regroupés et révisés en fonction de l'évolution de la situation politique et de la réorganisation de l'armée. La catégorie A concernerait les opérations à effectuer dans le cadre des manoeuvres régulières de l'O.T.A.N., opérations portant les numéros de code 600 à 699. La catégorie B, portant les numéros de code 200 à 299, concernerait la prévention et la répression des troubles civils, la surveillance de l'exploitation des richesses naturelles (en particulier, les déversements accidentels de pétrole) et l'aide aux pouvoirs civils en cas de catastrophe naturelle.
L'un des projets de la catégorie B mis au point en 1966 pour veiller à la sécurité intérieure du Canada reçut le numéro de code 210 (il s'ajoutait à vingt-deux autres plans d'intervention). L'objectif du Projet 210 était de contrôler l'agitation et les agitateurs partout au Canada, mais plus particulièrement au Québec. En 1966, toutes les opérations "anti-terroristes" relevaient déjà du quartier général du Commandement mobile qui, en plus de 25 000 hommes de troupe, pouvait désormais compter sur la disponibilité des divers corps policiers dont la réorganisation complète avait été ordonnée en fonction des plans de l'armée.
Dans le cadre du Projet 210, les militaires, directement ou par l'intermédiaire des corps policiers spécialisés, infiltrèrent systématiquement les milieux indépendantistes, syndicaux, universitaires, etc., et également les partis traditionnels et jusqu'au secrétariat exécutif de la province. On se rappellera que le premier ministre Daniel Johnson avait fait une violente sortie, au cours d'une conférence de presse, contre l'espionnage électronique dont il était l'objet dans son propre bureau!
Non seulement l'armée contrôlait l'agitation, mais elle la provoquait. Elle mêlait certains de ses agents aux manifestations et à certains conflits ouvriers.
     Du haut en bas des institutions québécoises, les officiers du Commandement mobile scrutaient, analysaient, faisaient des projections, établissaient des scénarios, provoquaient des incidents "significatifs", préparaient la contre-offensive au séparatisme.
L'une des tactiques utilisées consistait à associer le séparatisme au F .L.Q. et, à travers lui, à un vaste complot international visant à l'instauration révolutionnaire du communisme en Amérique du Nord. Dans ce complot, le Québec était destiné à devenir "un nouveau Cuba au nord".
En 1964 et 1965, un sergent du F.B.I., Roy Wood, avait monté, en y impliquant des Québécois, une conspiration pour faire sauter à la dynamite "les monuments de la liberté", dont la statue de la Liberté et le monument Washington. Le sergent Wood se réclamait du Black Nationalist Front.
De 1966 à 1970, des agents militaires et policiers de la lutte anti-subversive jouèrent un rôle important de provocation dans diverses circonstances. Mentionnons plus particulièrement les événements du 24 juin 1968 à Montréal; la mise à sac du centre de calcul de l'université Sir George Williams; l'opération McGill français; la grève des policiers montréalais du 7 octobre 1969 et l'incendie du garage de la Murray Hill. Par l'intermédiaire d'agents infiltrés dans la Compagnie des Jeunes Canadiens, on repérait et fichait les manifestants les plus actifs, dont plusieurs de ceux qui formèrent le F .L.Q.-1970.
Les manifestations qui, de 1968 à 1970 en particulier, se multiplièrent à Montréal donnèrent une apparence de fondement au "danger révolutionnaire" qui, durant la crise d'octobre, fut comparé à une tentative délibérée de coup d'État. Ce que les manifestants ignoraient, c'est que le développement de l'action et de la conscience "révolutionnaire" des Québécois était étroitement contrôlé par l'armée et par les différents corps policiers oeuvrant au Québec.
Malgré ce "danger révolutionnaire" que l'armée évoquait aux oreilles des politiciens au pouvoir, les militaires ne purent intervenir, comme ils le souhaitaient, avant octobre 1970.
Lors de la grève des policiers montréalais et de l'émeute qui suivit, le 7 octobre 1969, le premier ministre Jean-Jacques Bertrand (malgré tout autonomiste) hésita trop longtemps à répondre aux exhortations du Commandement mobile. Lorsqu'enfin il fit appel à l'armée, les troubles cessaient. Le général Roland Reid, qui avait vainement fait pression sur Bertrand pendant plusieurs heures, rentra chez lui furieux. (Le général Reid dirigeait en 1976 les opérations militaires qui accompagnèrent les Jeux de Montréal et coûtèrent environ $100 millions.)
Le Commandement mobile de l'armée, vivement contrarié par "l'imbécilité des politiciens", créa une nouvelle section affectée aux "situations civiles d'urgence". Ce sera la Civil Emergencies Section qui, en octobre 1970, s'installera en premier au troisième étage des quartiers généraux de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, à Montréal, et d'où les "autorités en place" seront informées et guidées dans leurs décisions politiques durant la crise.
La fonction politique de la Civil Emergencies Section était considérable. Elle devait, entre autres, écarter des processus de décision les politiciens jugés trop complaisants ou trop mous. Pour y parvenir, il fallait que le processus de décision politique ne repose que sur un tout petit nombre d'individus. A Ottawa, l'arrivée au pouvoir de Trudeau avait donné pleinement satisfaction à l'armée. A Montréal, le maire Drapeau était étroitement contrôlé par Michel Côté qui, dès le 7 juin 1970, prendrait la direction de l'escouade combinée anti-terroriste (le C.A.T.). Il ne restait plus qu'à placer au pouvoir à Québec des hommes acquis au fonctionnalisme fédéral. Ce sera fait le 29 avril 1970.
Avant les élections du 29 avril, l'armée redouta malgré tout que la montée des indépendantistes ne compromette le résultat (prévu) du scrutin. Le sentiment se répandit soudain, "par hasard", qu'il y avait "quelque chose dans l'air" [[15]]. La Civil Emergencies Section fit circuler des informations à l'effet qu'il y avait ~~de sérieux troubles à prévoir au Québec" à l'occasion des élections. L'une de ces informations précisait que des incidents graves risquaient de survenir dans les bureaux de votation le jour du scrutin. L'armée songea même à intervenir au Québec le 29 avril 1970 pour "protéger" le vote démocratique. Mais le coup de la Brink's rendit cette intervention inutile.
Les fédéralistes furent élus majoritairement à Québec. Victoire! Il ne restait finalement qu'à rendre parfaitement réceptif aux thèses militaires le nouveau ministre de la Justice, M. Jérôme Choquette. On ne lui demandait certes pas, à ce nouveau ministre, "émotif et naïf", de tout savoir et de tout comprendre, mais simplement d'être assez bon pour légaliser, au moment voulu, l'Opération Essai, destinée à faire échec au "complot révolutionnaire".
Jérôme Choquette consentit aimablement à rencontrer les représentants de l'armée, afin d'établir avec eux "les facilités et les arrangements" requis pour l'intervention des troupes en cas d'urgence [[16]]. A la fin de l'été de 1970, tout était prêt et les liaisons entre l'armée et les corps policiers concernés étaient devenues hebdomadaires et parfois quotidiennes.
En février et en juin 1970, la police de la C.U .M. fit avorter deux complots d'enlèvement. Les projets et même le manifeste du F.L.Q.-1970 furent rendus publics. Les politiciens reçurent des informations qui parlaient de la ~~probabilité" d'enlèvements à l'automne et aussi de la possibilité d "'assassinats politiques" [[17]]. A Ottawa, le Comité du 7 mai avait donné le feu vert à l'opération "crise d'octobre". Le Commandement mobile de l'armée mit donc ses troupes en état d'alerte mentale. La G.R.C. et le C.A.T. firent de même.
A la fin d'août 1970, le déroulement de l'Opération Essai était imminent. Il ne restait plus qu'à attendre que les felquistes passent à l'action. Lorsque le premier enlèvement se produisit le 5 octobre (celui du diplomate James Cross), il n'y eut aucune surprise parmi les militaires et les policiers, qui attendaient cet enlèvement le 28 septembre! "L'alerte rouge", déclenchée le 28 septembre, avait placé tout le monde sur un pied de guerre. (Plusieurs indépendantistes avaient également été prévenus à l'avance du "grand coup qui se préparait".)
Et dire que l'on nous fit croire en octobre 1970 que les forces de l'ordre n'étaient pas du tout préparées à faire face à "ce genre inédit de situation"! Elles y étaient, au contraire, tellement bien préparées qu'elles auraient pu enlever elles-mêmes James Cross le 5 octobre 1970.

Les préparatifs policiers

Les policiers de l'escouade combinée anti-terroriste attendaient depuis longtemps le moment de passer à l'action. Créée en 1964, cette escouade avait été réorganisée et renforcée à plusieurs reprises depuis. L'armée avait joué un grand rôle dans cette réorganisation en assumant, entre autres, la formation des policiers spécialisés dans le contrôle des troubles civils, les techniques de renseignements et la provocation directe.
Allié sûr de l'armée, de la G.R.C. et du pouvoir central, Michel Côté, directeur du contentieux de la ville de Montréal, fut nommé secrètement le 7 juin 1970 grand patron du C.A.T., dont les bureaux se trouvaient au troisième étage d'un édifice désaffecté de la rue Saint-Dominique, à Montréal, près du marché Jean-Talon.
On sait que les policiers de la ville de Montréal avaient fait avorter en février et en juin 1970 deux complots d'enlèvement. En octobre 1970, à l'exception des enquêteurs montréalais regroupés avec ceux de la G.R.C. et de la S.Q. au sein du C.A.T., la plupart des policiers de la ville de Montréal, comme ceux des villes de la banlieue, seront écartés des enquêtes significatives et relégués à des tâches de diversion.
Comme au sein du Commandement mobile de l'armée, le succès de l'Opération Essai exigeait que seul un groupe restreint de policiers soit au courant des "manoeuvres" à effectuer. Cette situation fut à l'origine du vif mécontentement qui s'est manifesté aussi bien chez les policiers de la S.Q. que chez ceux de la ville de Montréal depuis les événements de 1970.
De 1963 à 1970, l'escouade anti-subversive multiplia les dossiers détaillés sur les contestataires dont la majorité résidaient à Montréal. A partir de 1968, encouragée par les autorités fédérales, elle traça un portrait précis des felquistes connus et de ceux qui étaient susceptibles de le devenir. A l'été de 1970, elle fut en mesure de fournir au cabinet fédéral, au Comité du 7 mai et au S.O.C. les noms et les antécédents des felquistes qui préparaient les enlèvements d'octobre (à l'exception, semble-t-il, de Jacques Cossette-Trudel).
Une étude politique, sociale et psychologique des felquistes-1970 concluait qu'ils étaient résolus majoritairement à passer à l'action le plus rapidement possible, qu'il y avait très peu de risques qu'ils mettent en danger la vie de leurs otages éventuels, que leurs actions, jusqu'alors, se caractérisaient par un degré élevé d'amateurisme et que, de toutes façons, leurs gestes pouvaient être contrôlés par l'intermédiaire d'informateurs plantés aux bons endroits et même, pour certains d'entre eux, "at the top" [[18]].
Même si le développement de la crise ne pouvait être à l'avance totalement prévisible, les autorités fédérales, l'armée, la G.R.C., la S.Q. et le C.A.T. pouvaient au moins, au départ, contrôler sans problèmes majeurs les faits et gestes des ravisseurs.
En juin, le contenu du manifeste d'octobre avait déjà été publié par certains journaux, à la suite de l'avortement de l'opération "Lanctôt-Marcil" qui visait le consul des États-nis à Montréal; les revendications felquistes étaient connues; et, enfin, les bases d'opération du F.L.Q. (à l'exception de l'appartement loué en septembre à Montréal-Nord par Cossette-Trudel) avaient été ou démantelées ou repérées par la police.
Le F.L.Q.-1970 était sous contrôle en octobre et aucune surprise n'était possible.
Même les journalistes, le 5 octobre, surent immédiatement à quoi s'en tenir. Ainsi, une heure à peine après l'enlèvement de James Cross, le journaliste Jean de Guise écrivait dans La Presse que Jacques Lanctôt était vraisemblablement impliqué dans cet enlèvement. De Guise faisait une relation directe entre cet enlèvement et les deux tentatives avortées en février et en juin 1970. Pour la police, c'était non seulement une certitude, elle avait prévu le coup depuis plusieurs mois. Elle l'attendait pour agir.
Sitôt connu l'enlèvement prévu de James Cross, le chef de la police de Montréal, M. Marcel Saint-Aubin, téléphona à 9hl0, ce 5 octobre, à Michel Côté et lui dit simplement : "C'est arrivé". Aussitôt, le C.A.T. déclenchait l'opération-crise et l'armée ordonnait à ses troupes de se tenir prêtes à intervenir.
      Le premier geste que la police posa, ce matin-là, fut de se tromper d'adresse et de se retrouver à la résidence du consul de Grèce! La piste des ravisseurs était perdue et la "menace révolutionnaire" devenait réalité.
L'un des voisins de James Cross, le cinéaste Paul Almond, n'y comprenait rien. Comment réussir un enlèvement dans un endroit qui était l'objet d'une étroite surveillance policière ces derniers temps? Il s'en ouvrit aux journalistes le jour même, mais on oublia "ce petit détail". (Ce même "petit détail" fut noté par les journalistes lors de l'enlèvement, le 10 octobre, du ministre Pierre Laporte.)

À suivre dans « Chapitre 1 – Deuxième partie »


[1]     Éditions Québec-Amérique, Montréal, 1977.
[2]     La Presse, 17 octobre 1970.
[3]     Pelletier, Gérard, La crise d’octobre, p. 31.
[4]     Pelletier, Gérard, La crise d’octobre, p. 145.
[5]     Ibid. p. 147.
[6]     Loc. cit.
[7]     Loc. cit.
[8]     Pelletier, Gérard, La crise d’octobre, p. 149.
[9]     Loc. cit.
[10]   Ibid. p. 163.
[12]   New Times Magazine, New-York, novembre 1975.
[13]   Background on Military Role in October Crisis, p. 2 (Archives de l’émission “The Octobre Crisis”, réseau C.B.C., 1975.
[14]   Ibid. p. 4.
[15]   Background on Military Role in October Crisis, p. 2 (Archives de l’émission “The Octobre Crisis”, réseau C.B.C., 1975, p. 6-9.
[16]   Ibid. p. 10.
[17]   Ibid. p. 11.
[18]   Archives de l’émission « The October Crisis », réseau C.B.C., 1975.

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samedi 6 avril 2013

L'INCONSCIENCE QUI TUE



Le Québec a ressuscité ce que P.E. Trudeau avait enterré !

Le non-sens des villes à statut bilingue

Charles Castonguay
Statisticien

L’Aut'Journal
Avril 2013, no 318


La notion de municipalité à statut bilingue n’a plus de sens. Cette disposition de la loi 101 en est venue à s’opposer au français en tant que langue commune, précisément là où sa vitalité est le plus faible.

Quel cheminement a pu conduire à pareille incohérence ? Cela commence avec le concept de district bilingue. C’était la « pierre angulaire » de la politique préconisée en 1967 par la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, ou Commission Laurendeau-Dunton.

Par cette mesure, les commissaires voulaient conduire tous les paliers de gouvernement - fédéral, provincial et municipal - à garantir à certaines minorités une gamme complète de services dans leur langue : « [cette] action modifiera sensiblement dans un les conditions de vie de la minorité [là] où la minorité officielle est assez importante pour justifier le genre de réorientation linguistique qui nous paraît souhaitable ».

La mesure visait tout particulièrement à renforcer celles des minorités francophones hors Québec qui étaient encore suffisamment viables. « Le district bilingue [...] établira un équilibre : la minorité de langue française saura quelle obtient, dans une région donnée de l’Ontario ou du Nouveau-Brunswick, l’équivalent de ce qu’on accorde, dans le Québec, à la minorité de langue anglaise. »

Vouloir ainsi que l’Ontario devienne en quelque sorte aussi français que le Québec est anglais était certes légitime.

Mais Trudeau tenait mordicus à établir également des districts bilingues au Québec, ce qui n’allait pas de soi.

Car la réalité n’est en rien symétrique. C’est le français qui a besoin de soutien, au Québec comme dans le reste du Canada.

Trudeau s’en moque. Il fait adopter en 1969 sa Loi sur les langues officielles qui prévoit de créer des districts bilingues partout où une minorité de langue officielle compte pour 10 % ou plus de la population. Un premier Conseil consultatif des districts bilingues recommande en 1971 de proclamer, entre autres, tout le Québec district bilingue.

Le Québec prend mal ça. Sa propre Commission d’enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques, ou Commission Gendron, est en voie de confirmer que c’est le français et non l’anglais qui a besoin de protection sur son territoire. La Commission Gendron recommande par conséquent en 1972 de faire plutôt du français la langue commune dans l’ensemble du Québec

Qu’à cela ne tienne, Ottawa met sur pied un second conseil consultatif qui, en 1975, propose la création de nombreux districts bilingues au Québec et ailleurs au Canada. Il conseille cependant de n’établir aucun district bilingue dans la région de Montréal, étant donné la « pression » que l’anglais exerce dans la métropole.

Un examen des données du recensement de 1971 révèle toutefois l’incohérence fondamentale de cette position. Tout comme à Montréal, l’assimilation à l’anglais affaiblit la population francophone dans chacun des districts bilingues que le Conseil propose de créer ailleurs au Québec

En même temps, un ressac francophobe contre certains districts bilingues prévus en Ontario commence à poindre. Trudeau enterre finalement en 1977 la pierre angulaire de la politique élaborée par la Commission Laurendeau-Dunton.

Par un curieux revirement, le concept se réincarne aussitôt dans la Charte de la langue française, ou loi 101, sous la forme de municipalité québécoise à statut bilingue ! La Charte a pourtant bien comme but premier de faire du français la langue commune sur l’ensemble du territoire du Québec, comme l’avait recommandé la Commission Gendron.

Dans le fond, il n’y avait pas ici d’incohérence. En permettant à certaines municipalités de s’identifier en français et en anglais, la Charte version 1977 voulait assurer une visibilité à l’anglais dans un paysage linguistique qu’elle entendait par ailleurs franciser en profondeur par un affichage commercial en français seulement.

Aujourd’hui, toutefois, cette vision d’un paysage fermement francisé se trouve réduite en miettes. L’actuel projet de loi 14 reconduit d’ailleurs l’affichage commercial bilingue, façon Cours suprême, et même les (noms) de commerce où l’anglais prédomine effrontément

La dénomination bilingue pour les municipalités à forte proportion d’anglophones n’a donc plus son sens initial. Tout au contraire : dans un paysage saturé d’anglais, qu’une municipalité s’affiche en français et en anglais vient désormais inhiber l’acceptation du français comme langue commune.

Dévoyé par l’idéologie trudeauiste triomphante, le statut bilingue conduit en effet à revendiquer maintenant l’usage de l’anglais en toute circonstance, y compris pour un geste aussi élémentaire qu’acheter un billet d’autobus. Et vlan ! pour le français langue véhiculaire - c’est-à-dire, langue commune de la vie publique.

A tour de rôle, chaque commissaire aux langues officielles canadiennes ne manque pas de conforter cette résistance. « La Loi sur les langues officielles n’oblige pas tous les Canadiens à devenir bilingues; nous répète-t-on. Elle a pour but, au contraire, à protéger l unilinguisme parmi les minorités de langue officielle. » Cela veut dire, au Québec, protéger l’unilinguisme anglais.

C’était le but en particulier du concept révolu de district bilingue. Par un cheminement pervers, c’est devenu la principale raison d’être des municipalités bilingues. 

L'anglicisation galopante
Des statistiques humiliantes


D’une part, le dernier recensement confirme que celles-ci demeurent plus que jamais des foyers d’anglicisation, notamment dans le « West Island » à Montréal et le « West Quebec » dans l’Outaouais. Cela s’observe le mieux parmi les jeunes adultes âgés en 2011 de 25 à 44 ans. Ils ont en grande majorité commencé leur scolarisation après l’adoption des lois 22 et 101 et sont, d’autre part, à un âge où les compétences et comportements linguistiques sont parvenus à maturité.


Loin de reculer depuis 1971, l’anglicisation des jeunes adultes de langue maternelle française a progressé dans le « West Island ». Dans l’ensemble des douze villes à statut bilingue dans l’île de Montréal, 21 % de ces francophones déclarent parler, au moment du recensement de 2011, l’anglais comme langue principale à la maison. Une honte.

En contrepartie, le taux de francisation des anglophones est d’un gros 1%. Parmi les allophones, le taux d’anglicisation s’élève à 32%, comparé à une francisation de 7%.

Quant aux compétences linguistiques des jeunes adultes dans les mêmes villes, seulement 5% des francophones et 8% des allophones se déclarent incapables de converser en anglais, alors que 19 % des anglophones et 29 % des allophones ignorent le français.

La situation est semblable dans Pierrefonds-Roxboro, arrondissement à statut bilingue de la ville de Montréal.

Dans les 21 municipalités à statut bilingue du « West Quebec », situées surtout à l’ouest et au nord de la ville de Gatineau, le français se porte également mal. En 2011, 14% des jeunes adultes francophones ont l’anglais comme langue d’usage à la maison, contre 2% de francisés parmi les anglophones.

En milieu rural, c’est pire. Dans les 18 municipalités bilingues à l’extérieur de la région métropolitaine de Gatineau, on compte 27% de francophones anglicisés contre 1% d’anglophones francisés. Dans le « Far West » du Québec, c’est- à-dire dans les 15 municipalités outaouaises à statut bilingue du Pontiac, pas moins du tiers des jeunes adultes francophones sont de langue d’usage anglaise. Désespérant

Quant à l’unilinguisme, dans l’ensemble des 21 municipalités seulement 10% des francophones ne connaissent que le français, tandis que 51% des anglophones ne peuvent parler que l’anglais. Dans le Pontiac, 2% des francophones sont unilingues, contre 63 % des anglophones.

Quel que soit le pourcentage d’anglophones fixé pour reconnaître à une municipalité un statut bilingue, ces municipalités du « West Island » et du « West Quebec » seraient du nombre. L’incohérence ne tient donc pas au seuil requis. C’est l’emmanchure en soi qui n’a plus aucun bon sens.

Le projet de loi 14 ne rétablit pas l’affichage commercial en français seulement. Il n’empêche en outre aucune municipalité de prodiguer des services en anglais à ses résidants anglophones.

Qu’on abolisse donc ce statut bilingue néfaste au français. Face aux statistiques linguistiques de 2011, qu’on s’empresse d’inviter les municipalités en cause à se définir plutôt comme solidaires du projet de société que le Québec s’est donné en 1977. Autrement dit, à se doter d’une politique linguistique visant à promouvoir l’usage du français comme langue publique commune sur leur territoire.

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« Le pire des analphabètes, c’est l’analphabète politique. 
Il n’écoute pas, ne parle pas, ne participe pas aux événements politiques. 
Il ne sait pas que le coût de la vie, le prix des haricots et du poisson, le prix de la farine, le loyer, le prix des souliers et des médicaments 
dépendent des décisions politiques. 
L’analphabète politique est si bête qu’il s’enorgueillit 
et gonfle la poitrine pour dire qu’il déteste la politique. 
Il ne sait pas, l’imbécile, que c’est son ignorance politique qui produit la prostituée, l’enfant de la rue, le voleur, le pire de tous les bandits et surtout le politicien malhonnête, menteur et corrompu, qui lèche les pieds des entreprises nationales et multinationales. »
Bertolt Brecht, poète et dramaturge allemand (1898/1956)

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dimanche 17 mars 2013

DÉPART TURBULENT POUR FRANÇOIS


Un départ turbulent pour le Pape François...

Monseigneur Bergoglio et les années de plomb

FRANCE 24 l'actualité internationale en direct  16 mars 2013
Si l'élection du pape François flatte l'orgueil national argentin, c’est la consternation pour les défenseurs des droits de l'Homme. Certains l'accusent de complicité avec la dictature militaire. Au point qu’il fut convoqué par un juge en 2010.

« Je ne peux pas y croire. Je suis emplie d’angoisse et de colère, je ne sais pas quoi faire. Il y est arrivé. Orlando me l’avait dit il y a des années : 'Il veut devenir pape'.» Celle qui parle ainsi se nomme Graciela Yorio, sœur d’Orlando Yorio, un prêtre jésuite emprisonné et torturé durant la dictature militaire. En 2000, son frère est mort persuadé que son supérieur hiérarchique de l’époque, Jorge Mario Bergoglio, avait au mieux laissé faire.
(...)
«
Documents à l’appui, Horacio Verbitsky montre comment la hiérarchie catholique avait mis au point des canaux de communication pour "accompagner le processus de réorganisation nationale" avec la junte militaire, les généraux s’engageant à informer la commission épiscopale en cas d’arrestation de membres de l’Église. Aussi, pour le célèbre journaliste d’investigation marqué à gauche, il est impossible que Jorge Mario Bergoglio n’ai pas donné son feu vert à ces arrestations.»
Le père Bergoglio s’est-il débarrassé de prêtres subversifs ?
En Argentine, le rôle et l’attitude de celui qui fut Provincial de la Compagnie de Jésus à Buenos Aires pendant la "sale guerre" (1976-1983, 30 000 disparus, 1,5 million d'exilés) restent un sujet controversé.(...)
Le cardinal convoqué par la justice
Jorge Mario Bergoglio a répondu à maintes occasions à ces accusations. Notamment dans l'ouvrage "El Jesuita", paru en 2010, qui lui est consacré. Dans le chapitre portant sur l’affaire des deux jésuites arrêtés en 1976, il affirme qu’il a fait tout ce qu’il était possible à l’époque pour un responsable de son rang et de son âge (il avait alors 40 ans) pour sortir des griffes de la répression militaire Orlando Yorio et Francisco Jalics. "Je me souviens leur avoir dit de venir vivre à la résidence provinciale de la Compagnie. Mais ils sont restés dans leur quartier et ont été arrétés pendant une opération de ratissage", raconte l’ancien archevêque de Buenos Aires, qui ajoute être persuadé que les deux prêtres n’étaient pas impliqués dans des organisations terroristes d’extrême gauche mais "que les relations qu’ils entretenaient avec certains curés dans les bidonvilles les exposaient alors à la paranoïa des militaires et à la chasse aux sorcières".
(...)

De son côté, le site officiel des jésuites allemands a opportunément publié le témoignage d’un des deux missionnaires jésuites, Francisco Jalics, qui avait mis en cause le rôle du cardinal Bergoglio pendant la sale guerre (voir ci-dessous).


Ce dernier, retiré dans un monastère dans le sud de l’Allemagne depuis la fin des années 1970, affirme dans ce communiqué "être en paix" avec le nouveau pape. "Je ne peux me prononcer sur le rôle du père Bergoglio dans ces événements. J'ai quitté l'Argentine après notre libération. Plus tard, nous avons eu l'occasion de discuter des événements avec le père Bergoglio qui était entretemps devenu archevêque de Buenos Aires. Nous avons ensemble célébré une messe publique et nous nous sommes enlacés solennellement."
Communiqué du Père Jalics :

Erklärung von Pater Franz Jalics SJ

Traduction : Réverso, Google, corrigée par J.L. Dion

Déclaration du Père Franz SJ Jalics
J'ai vécu à Buenos Aires à partir de 1957. En 1974, poussé par le désir intérieur de vivre l'Évangile et la sensibilisation à la terrible pauvreté d'alors, et avec la permission de l'archevêque Aramburu et du Père Provincial, puis de Jorge Mario Bergoglio, j'ai partagé avec un camarade dans une «favela», bidonville de la ville. De là, nous avons continué notre enseignement à l'Université.Dans l'ancienne situation de guerre
civile, pendant une à deux années, environ 30.000 personnes des guérillas de gauche, ainsi que des civils innocents, ont été tués par la junte militaire. Nous en avons eu deux dans les bidonvilles. Nous n'avions pas de contact avec la junte ni avec la guérilla. Par le manque d'information et la désinformation délibérée de cette époque, notre position au sein de l'église était également équivoque. 
En ce moment, nous avons perdu le contact avec un de nos collaborateurs laïcs qui avait rejoint la guérilla. Neuf mois plus tard, il a été capturé par les soldats de la junte et interrogé. ils ont découvert qu'il avait été en contact avec nous. Soupçonnés de liens avec les guérilleros, nous avons été arrêtés. Après un interrogatoire de cinq jours, l'officier qui a mené l'enquête a déclaré en ces termes: « Pères, vous n'étiez pas à blâmer. Je ferai en sorte que vous puissiez retourner dans les bidonvilles.» Malgré cet engagement, d'une façon inexplicable nous avons été gardés pendant cinq mois les yeux bandés et menottées. Je ne peux pas commenter le rôle du P. Bergoglio dans ces évènements.

Après notre libération, j'ai quitté l'Argentine. Plusieurs année après, j'ai eu l'occasion de rencontrer le P. Bergoglio
pour discuter des événements qui avait entre-temps été nommé archevêque de Buenos Aires. Ensuite, nous avons célébré la messe en public et nous nous sommes embrassés solennellement. Je suis réconcilié avec les évènements et c'est à mon tour d'y mettre un point final.Je souhaite les bénédictions de Dieu au Pape François pour sa nomination.P. Franz Jalics SJ15 Mars 2013

Prison à vie pour un prêtre collaborateur de la dictature

RFI  -  par Monique Mas, Article publié le 10/10/2007

Le point de vue de la gauche anti-cléricale :

Bergoglio/François : pape des pauvres ou ami de la dictature

Archive pour implication Jorge Marion Bergoglio junte militaire argentine

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« On va toujours trop loin pour les gens qui vont nulle part »
Pierre Falardeau
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« Quand nous défendons le français chez nous,
ce sont toutes les langues du monde que nous défendons
contre l'hégémonie d'une seule. »
Pierre Bourgault
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« Aucun peuple digne de ce nom dans le monde
n'a jamais craché sur son indépendance.
   Le peuple québécois serait-il si différent des autres ?
   Son état de peuple annexé et soumis serait-il définitif ?»
Jean-Luc Dion
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